31 juillet 2025.
Saint Ignace de Loyola
Une sage discrétion
D’une Lettre de saint Ignace de Loyola
Ce que j’ai dit pour réveiller celui qui dort ou pour hâter la course de celui qui se ralentirait, n’est pas destiné à fournir l’occasion de donner dans l’excès contraire d’une indiscrète ferveur. Les infirmités spirituelles peuvent avoir leur source dans le froid, comme la tiédeur, mais aussi dans le chaud, par exemple une excessive ferveur. « Rien de trop », ce mot du philosophe, il faut l’observer en tout, et même dans la justice, comme on le lit dans l’Ecclésiaste : « Ne sois pas juste à l’excès ». À ne pas demeurer dans la modération, le bien se change en mal, la vertu en vice, et mille inconvénients s’ensuivent, contrairement à la volonté de celui qui va ce chemin.
Le premier inconvénient est qu’il ne peut ainsi servir Dieu longtemps. Le cheval qu’on fatigue trop dans les premières étapes n’est pas capable d’aller au bout de sa course, et il faut même que d’autres s’occupent de le soigner.
Le deuxième est qu’on ne conserve guère ce qu’on a acquis avec une hâte excessive, car, comme dit l’Ecriture, « La fortune vite acquise diminuera ». Non seulement d’ailleurs elle diminue, mais ce sera une cause de chute : »Celui qui se presse, butte dans le chemin », et la chute est d’autant plus dangereuse qu’on tombe de plus haut en roulant de l’échelle.
Le troisième inconvénient est qu’on ne prête pas attention au danger qu’il y a à trop charger la barque. Il en résulte que s’il est dangereux de la mener à vide, car elle sera ballottée par les tentations, il l’est davantage encore de la charger si lourdement qu’elle coulera.
Quatrièmement, il arrive qu’en crucifiant le vieil homme, on crucifie le nouveau : la faiblesse empêche alors la pratique des vertus. Selon ce que dit saint Bernard, cet excès a un quadruple effet : il enlève au corps son action, à l’âme ses affections, au prochain l’exemple, et à Dieu l’honneur.
Outre ces inconvénients, il en est d’autres tels que celui de se charger d’armes si lourdement qu’on ne peut s’en servir, comme le fit David avec celles de Saül. On donne de l’éperon à un cheval naturellement fougueux.
Le discernement est donc nécessaire en cette matière. Il modérera l’exercice des vertus en évitant les deux extrêmes. Saint Bernard le remarque bien : « Il ne faut pas toujours se fier à la bonne volonté. Il faut la réfréner, la régler, surtout chez un commençant. Si quelqu’un veut faire du bien aux autres, il ne doit pas se faire du mal à lui-même. « Qui est mauvais pour soi, pour qui sera-t-il bon ? » Si le discernement vous semble un oiseau rare et difficile à atteindre, rem-placez-le du moins par l’obéissance dont les conseils sont sûrs. Si quelqu’un préfère sa propre opinion, qu’il écoute ce que dit saint Bernard : « Tout ce qu’on fait sans la volonté et l’accord du père spirituel, est à porter au crédit de la vaine gloire et n’est pas un bénéfice. ». Pour tenir le milieu entre les deux extrêmes de la tiédeur et de la ferveur sans discernement, parlez de vos affaires à votre supérieur et soumettez-vous à l’obéissance.
Lettre 169 – Aux pères et frères de Coïmbre
