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3 septembre

3 septembre 2025.

Saint Grégoire le Grand

Tu es guetteur

D’une Homélie de saint Grégoire le Grand 

« Fils d’homme, dit le prophète Ézéchiel, je t’ai donné comme guetteur sur la maison d’Israël ». Il est remarquable que le Seigneur nomme « guetteur » celui qu’il envoie prêcher. Celui à qui est confié le soin des autres est appelé guetteur, afin qu’il fixe son âme sur les hauteurs et que le sens de son nom corresponde effectivement à sa manière d’être. Ne peut être guetteur celui qui demeure en bas. Un guetteur se tient toujours sur une hauteur, afin d’apercevoir ce qui vient au loin. Tout homme placé comme guetteur du peuple doit donc, par sa vie même, se trouver sur la hauteur, afin de pouvoir être utile par sa prévoyance.

Comme elles sont dures pour moi les paroles que je viens de dire ! En parlant ainsi, c’est sur moi-même que je frappe, moi dont la langue ne prêche pas aussi bien qu’elle devrait et dont la vie ne suit même pas ce que prononce la langue. Je me laisse prendre souvent par des paroles inutiles, et quand il s’agit d’édifier, je tarde, engourdi et négligent ! Devant Dieu qui me voit, je suis devenu muet et bavard : muet sur des choses nécessaires, bavard sur des futilités. Or voici que la parole de Dieu me force à parler de la vie du guetteur. Me taire, je ne le puis ; et cependant je crains fort de me frapper, si je parle. Mais je me reconnais coupable et je vois mon inertie et ma négligence.

Lorsque je vivais au monastère, je pouvais interdire à ma langue les paroles oiseuses et maintenir presque constamment mon esprit en attention de prière. Mais depuis que j’ai posé sur les épaules de mon cœur la charge pastorale, mon âme ne peut plus se recueillir en elle-même, partagée comme elle est par de multiples tâches. Je suis obligé, en effet, de m’occuper des problèmes, tantôt d’Églises, tantôt de monastères, et de juger la vie et les actes de particuliers. Je dois tantôt me charger des intérêts de mes concitoyens, tantôt gémir de la ruée des glaives barbares et craindre les loups assiégeant le troupeau qui m’est confié. Je dois tantôt veiller avec soin sur ceux qui sont tenus à une discipline régulière pour qu’ils ne manquent pas de ressources, tantôt supporter quelque canaille avec patience, ou même aller à sa rencontre par souci de charité.

Alors que mon esprit est divisé et déchiré par de si nombreux et si grands soucis, quand pourrait-il se recueillir pour se concentrer entièrement sur la prédication, et ne pas s’éloigner du service de la Parole ? Puisque les circonstances m’obligent souvent à rejoindre les hommes du monde, il n’est pas rare que j’en vienne à relâcher la règle imposée à ma langue. Car si je me tiens dans une rigueur constante, je sais que les plus faibles me fuiront et que jamais je ne les attirerai à ce que je désire. D’où il arrive souvent que j’écoute avec patience leurs futilités. Mais faible moi-même, je me laisse entraîner peu à peu dans ces futilités, et voilà que je commence à parler avec plaisir de ce qu’au début je n’entendais qu’à contrecœur. Là où il me répugnait de tomber, je me plais maintenant à me vautrer.

Quel guetteur suis-je donc, moi qui ne me tiens pas sur la montagne par ma conduite, mais me traîne encore dans la vallée des faibles ? Mais le Créateur et Rédempteur du genre humain est assez puissant pour me donner, à moi indigne, la hauteur de la vie et l’efficacité du langage : c’est par amour pour lui que je parle de lui, sans m’épargner moi-même.

 

Homélies sur Ézéchiel, 1, 11,4‑6 : CCL 142, 170‑172.