12 mars 2026.
Années Paires
Ex 34, 10-28
Moïse, homme écartelé
Par le P. Etienne Charpentier (20ème siècle)
« Cela ne m’intéresse pas d’être heureux avec toi, si je n’y suis pas avec mon peuple ». C’est sans doute ce cri jeté un jour à la face de Dieu, qui me fait aimer Moïse. Par tout son être, ce « confident de Dieu » pour employer l’expression du Coran, se sait solidaire de son peuple : Dieu l’a constitué responsable. L’écartèlement entre ces deux amours : l’amour de Dieu et l’amour des hommes, deux amours apparemment souvent incompatibles, c’est tout le drame de Moïse et normalement, de tout chrétien.
« Confident du Dieu », Moïse vit intensément les deux sentiments dont se compose l’amour : l’intimité et le respect. Lorsqu’il veut s’approcher de Dieu, au « buisson ardent », Moïse a conscience qu’il lui faut pénétrer dans cet espace sacré où l’on n’entre que « les sandales à la main », dépouillé de toute sécurité humaine et de toute confiance en soi, avec le seul désir de rencontrer l’Autre. Et voilà Moïse tellement envahi par Dieu, qu’il resplendit lui-même de la lumière incréée. Ses frères ne peuvent soutenir l’éclat de sa face, et quand il va rencontrer Dieu, tout le peuple se prosterne. (…)
Au cœur même de cette intimité, Moïse est écartelé. Constitué par Dieu responsable du peuple, il est totalement du côté de Dieu qui l’a choisi comme médiateur dans les deux actes qui ont créé le peuple : la libération d’Égypte et l’alliance du Sinaï. Mais il est aussi totalement du côté du peuple. Au moment même de sa plus grande intimité avec Dieu la « vision de dos » sa seule pensée est pour son peuple : « Daigne, Seigneur, nous accompagner. Oui, c’est un peuple à la tête dure, mais pardonne nos fautes et nos péchés ».
Ce « nous » est émouvant : Moïse ne se situe pas au-dessus du peuple, mais bien au coude à coude avec ses frères, dans une solidarité qui, mystérieusement, ira jusqu’au péché inclusivement. Sa punition lui sera très douloureuse : il n’entrera pas dans la Terre promise.
