Anselme Jean Benoît DIOH
Université catholique de l’Afrique de l’Ouest-Unité universitaire à Abidjan (Côte d’Ivoire)
Résumé : L’analyse proposée dans cet article indique que la communication responsable et la synodalité sont deux repères cruciaux de valeur inestimable pour animer une communauté ecclésiale missionnaire. Il en résulte que la présente contribution vise à construire des communautés chrétiennes accessibles et attachées au moyen de dialogue en faveur des fidèles, à partir de ces deux repères. Il nous revient, à cet effet, de montrer que la synodalité, fondée sur l’écoute mutuelle et le discernement éclairé, exprime la mission, la vocation de tout fidèle du Christ. Elle est la fonction propre de chacun au sein de la communauté ecclésiale. Puis, cet article met en avant la valeur d’une parole responsable établie sur la portée des dires sûrs, véritables et fidèles dans la cohabitation à l’abri des murmures ou des influences. Finalement, au regard du contexte ecclésial, cette analyse préconise un héritage religieux assis sur des repères, la communication et la responsabilité de chacun en vue de l’éclosion d’une communauté ecclésiale synodale.
Mots-clés : communication, responsable, synodalité, communauté, mission.
The emancipation of scientific research in the Cames space
Abstract: The analysis proposed in this article indicates that responsible communication and synodality are two crucial benchmarks of inestimable value for animating a missionary ecclesial community. It follows that this contribution aims to build Christian communities that are accessible and connected through dialogue in favor of the faithful, starting from these two points. In this regard, it is our duty to show that synodality, founded on mutual listening and enlightened discernment, expresses the mission and vocation of every believer in Christ. It is the proper function of each person within the ecclesial community. Then, this article highlights the value of a responsible word established on the scope of reliable, true and faithful statements in cohabitation free from murmurs or influences. Finally, in view of the ecclesial context, this analysis advocates a religious heritage based on benchmarks, communication and responsibility of each one with a view to the emergence of a synodal ecclesial community.
Keywords : communication, manager, synodality, community, mission.
Introduction
La dynamique conciliaire et synodale dans laquelle l’Église s’est engagée depuis le Concile Vatican II a été promue par le souverain François avec vigueur. Elle appelle aujourd’hui à « une redécouverte de l’Église comme communauté animée par un esprit résolument missionnaire ». (Document synode, 2021, p. 15). Cette vitalité présume une excellente manière de vivre basée sur la collaboration et la responsabilité. Assurément, la communication en constitue un élément essentiel. Pourtant, la construction d’une communauté de foi éveillée, pleine d’entrain n’est possible qu’à travers une communication responsable. Des échanges purs de toute forme de séduction, de désaccord ou de silence complice permettent la dynamique de la construction d’une communauté. Ces relations ne sont pas nécessairement des outils opérationnels, mais des contraintes religieuses essentielles. À partir de ce moment, une interrogation s’impose : comment la synodalité et une communication responsable peuvent-elles aider l’Église à faire grandir les communautés ecclésiales plus fraternelles ? Telle est la problématique de cette étude intitulée : « communication responsable et synodalité : principes pour l’éclosion d’une communauté ecclésiale missionnaire ». De ces questions principales découlent trois questions subsidiaires : Quels sont les principes de base qui donnent sens et force à la synodalité dans l’Église ? Pourquoi la communication responsable est-elle si importante pour faire vivre les communautés chrétiennes ? Comment promouvoir une manière de communiquer qui reflète vraiment l’esprit de la synodalité ?
Pour y répondre, nous évoquerons d’abord les principes du vivre-ensemble en Église. Nous présenterons ensuite la nécessité d’une communication responsable comme critère de sa fertilité. Enfin, nous suggérerons des voies en vue d’instaurer une véritable culture ecclésiale de la communication.
Cette étude s’appuie sur une lecture théologique et sur l’observation de la vie communautaire. Elle cherche à faire ressortir le lien entre synodalité et communication responsable. Des pistes concrètes seront ensuite dégagées pour renforcer la vie des communautés ecclésiales.
1. Les enjeux ecclésiologiques de la synodalité
La synodalité apparaît aujourd’hui comme un axe vital de la vie ecclésiale. Elle manifeste de manière concrète une réalité visible de ce que signifie communiquer. Ce processus s’enracine dans l’implication active de tous les baptisés, engagés dans une même marche, sous la conduite de l’Esprit Saint ; cela par une communication responsable marquée par une écoute réciproque. Pour J. Ratzinger (2008, p. 234), « la fidélité à la foi dépend de l’unité du peuple de Dieu, guidé par l’Esprit saint ». Cette conviction conduit à examiner, d’une part, la synodalité fondée sur la communication et, d’autre part, le sens ecclésial du fait par marcher ensemble.
1.1. La synodalité, une pratique ecclésiale fondée sur la communication
Le Compendium de la doctrine sociale de l’Église parle de « dialogue ». Dieu a voulu que l’homme soit en relation avec lui dans un échange authentique. La personne se découvre pleinement dans sa relation avec Dieu. Elle y puise l’orientation juste à donner à sa vie. Dès les origines, avant même la chute, « Adam a vécu ce lien en nommant les créatures que Dieu lui présentait, y compris la femme ». (Conseil pontifical, DTA, 2023, p. 94). Il ressort que la communication est un don reçu de Dieu pour entrer en relation avec lui et avec les autres, « l’homme donna leurs noms à tous les animaux » (Gn. 2, 20). Si Dieu nous a créés pour le dialogue, alors marcher ensemble devient tout à fait logique. Par la synodalité, l’Église est invitée à une communication responsable.
À partir de cette approche, il convient de préciser que la communication n’est pas simplement un outil ou un service de la vie ecclésiale, mais une réalité constitutive de la communion. Le fait de parler, de communiquer face à face manifeste la valeur d’un bien essentiel. En effet, « la communication est le fondement d’une communauté synodale » (Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, 2022, n° 14). Le bien reçu de manière directe demeure irremplaçable pour créer la confiance et vivre une vraie communion ecclésiale. La communication permet de dire la vérité. Sans elle, la synodalité devient vide et perd toute sa valeur.
La synodalité est aujourd’hui reconnue comme une dimension constitutive de l’Église. Elle signifie littéralement « marcher ensemble ». Il en résulte que tous les membres du peuple de Dieu laïcs, consacrés et ministres ordonnés soient appelés à participer activement à la vie et aux décisions de l’Église. Le processus synodal s’appuie sur une interaction attentive et mutuelle à tous les niveaux : c’est là qu’intervient la communication. En effet, le mot « communication » vient du latin communicare qui signifie « mettre en commun ». Ce terme se déploie sur trois plans essentiels. D’abord, la communion, qui évoque le lien profond entre les personnes. Ensuite, la communauté, qui suppose un espace où l’on partage des valeurs, une histoire et un avenir. Enfin, la communicabilité, c’est-à-dire la capacité de rendre compréhensible et accessible ce que l’on vit ou pense. Ainsi, communiquer, c’est avant tout entrer en relation pour construire ensemble une réalité partagée
La synodalité suppose un espace ecclésial où la parole circule librement. Elle appelle à une forme de communication qui dépasse les stratégies d’information rudimentaires pour devenir un véritable exercice de communion : écouter l’Esprit saint à travers la voix des frères et sœurs. La communication devient alors un acte théologique et pastoral qui sert la vérité, la justice et la charité.
Considérée comme repère, la synodalité traduit ce qu’est l’Église en profondeur : un peuple de Dieu appelé à avancer ensemble dans l’unité. Elle ne relève pas uniquement d’une organisation pratique, mais engage une manière de vivre la communion, de participer à la vie ecclésiale. Le concile Vatican II (Concile Vatican II, 1965, Lumen Gentium, n° 12), dans la constitution dogmatique Lumen Gentium, souligne que « la totalité des fidèles (…) ne peut se tromper dans la foi lorsqu’elle demeure unie ». Cependant, bien que la synodalité soit explicitement expliquée, elle demeure un axe structurant de la vie ecclésiale. Par conséquent, le fait de marcher ensemble ouvre à une véritable culture de coresponsabilité au sein de l’Église.
1.2. La marche commune
La synodalité demande une vie d’Église où chacun peut s’exprimer et participer aux décisions. La communication responsable s’inscrit comme « condition de possibilité de la synodalité » (Synode des évêques, Instrumentum laboris, 2021, p 14). En effet, selon le pape François, « la synodalité est le chemin que Dieu attend de l’Église du troisième millénaire » (François, 2015, Discours à l’occasion du 50e anniversaire de l’institution du synode des évêques le 17 octobre). Une approche de ce type met en exergue que toute communauté chrétienne est appelée à développer un style synodal. Un comportement de cette envergure implique intrinsèquement une conversion des mentalités : il ne s’agit plus d’agir de manière verticale ou autoritaire. Mais, il faut plutôt favoriser une coresponsabilité entre pasteurs, consacrés et laïcs, chacun apportant sa voix et son charisme au service de la mission. Une telle réalité nécessite de dépasser les logiques de pouvoir ou de silence, pour laisser place à une culture de la participation authentique. Dans cette perspective, l’écoute devient une posture spirituelle fondamentale : « écouter Dieu à travers l’Évangile, mais également écouter les autres comme médiation de la voix de l’Esprit Saint » (Congrégation pour la doctrine de la foi, 2016, n° 6).
L’Église se compose de communautés de bases, véritables espaces d’apprentissage du vivre ensemble. Chacun y est appelé à sortir de lui-même pour vivre une ouverture authentique à l’autre. Il ne s’agit pas uniquement d’une exigence morale ou d’un devoir de prière, mais plutôt une réalité vitale qui anime l’Église en profondeur. Cette marche commune se traduit dans la vie quotidienne. Une communauté synodale est une communauté qui se construit dans la confiance et la responsabilité partagée.
Que signifie concrètement marcher ensemble ? Quand nous marchons, le Christ est au centre. Dans les communautés ecclésiales, il est salutaire de comprendre que certaines tensions font partie de la vie normale. Elles montrent que l’Église vit au rythme des personnes et reste proche d’eux, même quand les opinions sont différentes. Selon B. D. Djro (2023, p. 130), « la diversité d’idées n’est pas une menace, mais une richesse à accueillir dans l’esprit de communion ». Y. Congar (2014, p. 113) quant à lui, souligne que « l’unité au sein des communautés ecclésiales ne repose pas sur l’uniformité, mais sur une communion des différences ». Dans cette optique, la synodalité se présente comme un cadre ecclésial d’écoute réciproque. Voilà pourquoi il est essentiel de dialoguer pour choisir ensemble la direction à prendre. Par la synodalité, il y a une la conception d’une Église qui avance en unité et se forme en communauté. Elle agit également de manière solidaire dans le monde. La façon de vivre ensemble n’est pas un rêve naïf, mais le résultat d’un effort constant pour vivre notre foi dans l’esprit de communion.
La synodalité désigne un mode structurant de vie ecclésiale fondé sur le « marcher ensemble » (Routhier G., 2018, p. 4). Elle ne se réduit pas à une méthode temporaire, mais exprime une forme permanente de coresponsabilité des membres de la communauté. Ainsi puisque les communautés prennent leur origine en Christ et trouvent en lui leur source, chacun peut y trouver sa place et sa mission ecclésiale. Un tel engagement suppose d’accueillir chaque personne avec ce qu’elle est et ce qu’elle apporte. En effet, tous les membres du peuple de Dieu partagent une égale dignité et sont appelés à vivre dans une solidarité effective. Dans ce corps du Christ, la diversité des vocations et des ministères se déploie dans « une complémentarité ordonnée au bien commun ecclésial ». (concile Vatican II L. G. n° 6). Nul n’est de trop et nul n’est moins important que les autres dans la communauté. Il existe seulement des rôles différents des membres. Pour que chacun trouve vraiment sa place et que la vie fraternelle soit possible. Il urge d’apprendre à se parler vrai. Une communication responsable revêt une importance particulière dans le fonctionnement des communautés ecclésiales.
2. L’exigence d’une communication responsable dans les communautés ecclésiales
Dans les communautés ecclésiales, la communication dépasse largement le cadre d’un échange. Elle se présente comme un lieu de méditation de la communion, en ce sens qu’elle renforce les liens fraternels. Pour qu’elle porte du fruit, la communication responsable requiert un climat de transparence, d’écoute attentive et de respect réciproque. Elle devient dès lors le socle sur lequel s’édifie une vie communautaire équilibrée et féconde. L’écoute de la Parole constitue le cadre dans lequel la communauté s’enracine dans la foi et s’élargit dans l’amour. Il convient d’abord d’analyser la communication comme fondement de la vie communautaire, puis d’étudier les piliers essentiels du cheminement partagé.
2.1. La communication responsable : un repère d’une communauté missionnaire
La communauté chrétienne elle-même est invitée à valoriser la rencontre des personnes comme son élément fondamental. Pour C. Théobald (2007, p. 112), « la communauté devient donc un lieu de communication interpersonnelle, de partage de la vie, en particulier de l’expérience de Dieu ». Elle se construit dans le dialogue qui écarte toute uniformisation et tout nivellement et crée la communication au-delà des inévitables tensions. La formation des personnes au dialogue est vitale pour l’avenir des communautés. Former au dialogue, « c’est aider chacun à mieux écouter et parler avec respect » (C. Théobald, 2007, p. 214). Par exemple, dans une paroisse, cela évite les conflits inutiles et aide à mettre en œuvre ensemble les projets qui rassemblent.
Dieu a donné les moyens nécessaires pour le bien communiquer dans la mission. Dans l’évangélisation, l’avoir et l’être sont appelés à une conversion en vue de Dieu. Le Créateur, comme source de toute communication, se donne à l’homme pour l’orienter vers lui. Déjà le concile Vatican II avait insisté sur la nécessité de prendre en compte tous « les moyens de communication existants (la parole, la radio et la télévision) pour rendre plus efficace l’évangélisation » (Concile Vatican II, Inter mirifica, 1965, n° 1). Il est avant tout nécessaire que toutes les personnes soient évangélisées et guidées vers une véritable expérience de la religiosité. La transmission authentique du message du Christ dépend du respect préalable de cette condition.
Il est souvent admis que l’annonce de l’Évangile et l’accomplissement de la mission confiée supposent la capacité de parler de Dieu. L’accès à cette réalité demeure réservé à quelques-uns. Mais, notre vie est un langage plus éloquent. Même un sourd peut comprendre Dieu en regardant Jésus de Nazareth. Même un muet peut annoncer Dieu par toute sa vie, « celui qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9). Ne nous arrêtons pas aux discours de Jésus, mais notons son comportement, principalement sa façon d’être avec ceux et celles qui se trouvent sur son chemin. La manière d’être de Jésus est une image qui permet de connaître Dieu lui-même et sa proximité avec l’homme. J. A. Pagola (2009, p. 109) va dans le même sens : « la proximité de Jésus avec les pauvres, les pécheurs révèle un Dieu proche et profondément humain ». Une telle attitude ouvre à une véritable communion, fondée sur la communication et le don de soi. Ainsi, la communion fraternelle devient la participation à la vie même de Dieu et tisse un lien réel entre les membres d’une communauté.
L’absence de la communion fraternelle peut s’intenfier jusqu’à engendrer ce que certains qualifient de « communauté-dortoir ». Dans ce type de communauté, les membres ne se réunissent que pour partager un même toit, tandis que chacun mène une activité distincte et séparée des autres. La réalité dans certains presbytères montre que ce modèle de communauté, les ministres sacrés ne partagent ni les repas, ni les temps de prière. Les réunions du conseil paroissial se tiennent parfois sans préparation ni concertation, et la communication entre prêtres se réduit à de modestes messages téléphoniques.
Les jeunes en cheminement vocationnel ont besoin de voir les membres de la communauté, d’échanger avec eux. Plus encore, il est souhaitable d’avoir dans la communauté une « âme commune ». Une communication responsable est nécessaire dès le début de la formation. Qu’entend-on par communication responsable ? Dans cette perspective J. Vanier (1988, p. 34) affirme que « la communication touche une dimension intérieure où chacun s’ouvre à l’autre avec vérité et humilité ». Plus profondément encore, la responsabilité prend sa source dans la conscience réflexive de la liberté humaine. Autrement dit, dans la capacité de la personne à reconnaître ses actes comme siens, à en anticiper les conséquences, et à se savoir redevable devant autrui, la communauté. La désunion et la mésentente dans les communautés chrétiennes sont un fléau pour la pastorale de proximité.
2.2. Partager, se respecter, connaître : les piliers du vivre-ensemble
Les prêtres, consacrés, catéchistes et responsables de CEB sont invités à faire abstraction des affinités. Le dépassement de soi ouvre à une relation qui transcende les sympathies, les antipathies et les jugements subjectifs. Malgré la disparité des âges et des fonctions, tous sont appelés à reconnaître qu’ils appartiennent à la même famille. Dans une famille, « le dialogue s’instaure, le pardon se donne et la prière s’élève dans une unité partagée » (O. N. Kabamba, 2023, p. 89). La communion et le vivre-ensemble ne vont pas de soi. Ils ne sont pas donnés sans effort. Ils se trouvent au terme d’une prise de conscience commune du bien qui unit les hommes au Christ et les uns avec les autres.
Dans le partage, il y a le respect des choses à partager. Le partage relie les hommes entre eux. Dans une communauté digne de ce nom, l’attitude intérieure requise est une disponibilité joyeuse. Le partage est toujours échange et communication. F. Odinet met en lumière le rôle central du partage, qu’il s’agisse de la parole ou de l’expérience de vie. Selon lui, lorsque les membres les plus vulnérables de l’Église peuvent s’exprimer, « une dynamique de don réciproque s’instaure » ( F., Odinet, 2022, p. 32). Dans une communauté, ce qui doit être partagé le plus profondément, ce sont les limites, les pauvretés et les manques. Chacun est appelé à compatir aux infirmités des autres. Cependant, la valeur est souvent peu mise en avant. Pourtant, c’est là que le Christ est davantage présent aux relations fraternelles, selon ce qu’il a dit : « Ce que vous aurez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait » (Mt 25, 40).
Un danger permanent qui menace le partage au sein de la communauté se nourrit des murmures et des silences entre ses membres. Ils rongent le cœur et peuvent miner la communauté, car « le murmure est contagieux ». (François, 2018, Gaudete et Exultate, n° 21). En effet, le pape François soutient que « le murmure est une peste qui détruit la communauté » (François, 2018, Gaudete et Exultate, n° 21). Des comportements bien que subtils, engendrent des divisions et affaiblissent la communion ecclésiale. Il suffit de se référer au murmure du peuple de Dieu contre Moïse et Aaron (Ex 16, 1-3). Il y a également le murmure des disciples après le discours de Jésus sur le pain de vie (Jn. 6, 49). Le murmure mine silencieusement la vie fraternelle et fragilise la confiance. Si ton frère ou ta sœur a péché adresse-toi à lui dans la discrétion, loin de toute critique publique ou dans les chambres en privé ; « Si ton frère écoute, tu l’auras gagné » (Mt. 18, 15).
Dans certaines communautés, une convivialité de façade masque parfois des tensions profondes marquées par la rancune et l’hypocrisie. La construction des communautés ecclésiale missionnaires exige des relations authentiques, fondées sur le respect mutuel, l’écoute et la vérité vécue dans la charité.
Le corps de l’homme est porteur d’une énergie vitale fondamentale qu’on appelle amour. L’énergie en jeu pousse l’homme vers l’autre dans une dynamique de relation interpersonnelle. En effet, « la communication est la réponse plénière au problème de l’existence » (D. Thouard, 2006, p. 5). Il s’agit d’une union qui implique la préservation de l’intégrité et de l’individualité. Il y a un paradoxe de l’amour qui réside en ce que deux deviennent un et cependant restent deux. La sollicitude portée par l’amour aboutit à la responsabilité, c’est-à-dire à une réponse volontaire aux besoins d’autrui. Aimer, c’est assumer la responsabilité d’autrui comme soi, sans laisser cette responsabilité devenir domination.
Le respect n’est pas la peur, ni la crainte révérencieuse. Il signifie, d’après son étymologie (respicere : regarder), la capacité de percevoir une personne telle qu’elle est, d’être conscient de son individualité unique. Avoir le souci que l’autre grandisse et s’épanouisse selon ses propres ressources, sans chercher à en tirer profit. Dans le respect, il n’y a pas d’exploitation possible. L’autre n’est pas un objet pour mon usage.
Communication, responsabilité et respect appellent « la connaissance authentique » (M. Rivero, 2016, p. 22). M. Rivero (2016, p. 12) affirme que « le risque est de confondre « parler » et communiquer. Il peut y avoir abondance de paroles sans véritable communication. Le dialogue part de l’écoute et du silence. La compréhension avec le cœur et l’esprit guidé par la foi va au-delà de la pure connaissance des idées. Pour une pastorale réussie dans les communautés ecclésiales, elle permet d’agir avec justesse, en tenant compte des personnes et des réalités du terrain. L’amour du prochain est la seule voie de connaissance vraie des personnes. Dans l’expérience du dialogue, s’opère une double découverte : celle de soi-même et celle de l’autre, dans la vérité de ce que chacun est. Toutefois, la connaissance par la pensée reste indispensable pour dépasser les illusions et les distorsions irrationnelles concernant l’image de soi et d’autrui. Connaître objectivement une personne suppose une communication responsable, enracinée dans l’écoute. Ce chemin ouvre à une communication respectueuse, constructive et souligne l’importance d’une culture de communication.
3. La culture de la communication pastorale
La communication pastorale trouve sa pleine portée lorsqu’elle s’enracine dans les réalités culturelles locales. L’usage des langues vernaculaires, riches en sagesse et en mémoire collective, rend l’annonce de l’Évangile plus compréhensible. Une véritable communication pastorale appelle une attention soutenue à l’univers symbolique, oral et communautaire propre au peuple. L’Évangile cesserait d’être un discours abstrait et deviendrait la parole vivante et capable de toucher les cœurs et d’éveiller la foi. Une communication adaptée est attendu de la part des agents pastoraux et des fidèles laïcs. Il passe d’abord par l’intégration de la langue locale dans l’annonce de l’Évangile. La mission pastorale exige aussi une attention constante aux réalités culturelles du milieu.
3.1. L’intégration de la langue locale pour une évangélisation inclusive
La tradition et la modernité sont appelées à faire une coalition de puissances si nous voulons que « le langage soit adapté au monde d’aujourd’hui ». (J. Ratzinger, 2005, p. 66). Souvent, la parole reste gravée sur papier pour les générations à venir ou bien de peur qu’elle ne soit transformée par ceux qui la transmettront aux générations futures. Pourtant, cette précaution ne suffit pas pour garantir une véritable communication pastorale de la foi. Le Concile Vatican, dans la constitution pastorale Gaudium et Spes rappelle : « L’Église, envoyée à toutesles nations, n’est pas liée de manière exclusive et indissoluble à aucune race ni à aucune race particulière » (concile Vatican II, Gaudium et Spes, n° 58).
L’époque contemporaine est à juste titre appelée « l’ère de la communication » (Jean Paul II, 2005, n° 1). Bien plus, aujourd’hui, les médias forment une culture et une civilisation qui ont leurs propres langages et leurs propres valeurs. Parler de culture, c’est inévitablement évoquer une manière de penser, une vision du monde et de l’homme dans son comportement individuel et collectif. Si les moyens modernes de communication transforment notre façon de voir, de réagir, de nous exprimer et même de vivre, il convient de donner à Jésus et aux valeurs de l’Évangile la place qui leur convient dans notre culture.
Pour annoncer la Bonne Nouvelle à tous, « l’Église dispose de différents moyens de communication sociale, aussi bien traditionnels que modernes » ( F. Barbey, 2023, p. 252). F. Barbey souligne également que « l’usage de la langue locale par l’Église doit s’appuyer sur un fondement théologique en référence à Inter mirifica et Aetatis Novae » (F. Barbey, 2023, p. 252). Il est donc du devoir de l’Église d’en faire le meilleur usage pour répandre le message du salut.
Il est dès lors urgent et impératif que les moyens de communication sociale de l’Église deviennent toujours davantage des instruments efficaces d’évangélisation et de dialogue à l’intérieur des communautés ecclésiales. Il est crucial que ces moyens de communication soient employés à transmettre fidèlement la vision chrétienne de l’humanité afin que la foi en Jésus-Christ devienne une « force rassemblant le monde dans sa diversité ». (Synode des évêques, 2000, n° 89). Selon le synode africain,
Les formes traditionnelles de communication sociale ne doivent jamais être sous-estimées. Nous devons jeter un regard nouveau sur ces formes de communications en usage dans le milieu traditionnel. En plus, elles sont moins coûteuses et plus accessibles. Elles comportent les proverbes, les contes, les chants, la musique et la danse. Elles sont plus facilement à la portée de tous comme véhicules de la sagesse et de la culture des peuples (Jean Paul II, 1994, n° 123).
Les éléments culturels, transmis notamment à travers les récits, les contes et les symboles, sont souvent plus accessibles à tous. Ils servent de canaux naturels à la sagesse. Mais, il faut aussi reconnaître que l’un des obstacles majeurs à l’élan missionnaire réside dans la difficulté de communication en milieu rural. La situation se complique lorsque certains agents pastoraux ne maîtrisent pas la langue locale et, parfois, ne manifestent pas un effort pour l’apprendre. À cet égard, les premiers missionnaires européens peuvent servir d’exemple : leur volonté d’apprendre la langue du peuple a grandement facilité leur intégration et l’accueil de leur message. Il devient donc urgent de travailler à une communication ecclésiale responsable et à une collaboration sincère pour que la mission porte du fruit.
3.2. La mission pastorale comme exigence d’inculturation
Selon E. Maurot, (2020, https://www.la-croix.com/Definitions/Lexique/Quest-linculturation-2020-02-17-1701078809), « la notion d’inculturation est apparue dans les années 1970. (…) Chaque culture – chinoise, africaine, indienne… a sa façon de comprendre et d’accueillir le message chrétien » La pastorale peut être appréhendée comme une dynamique ecclésiale issue de la foi vivante de l’Église dans l’inculturation. En effet,
Le terme « inculturation » s’est imposé dans le langage théologique et les textes officiels de l’Église catholique dans le dernier quart du XXe siècle. Son usage va avec une nouvelle compréhension de la mission et du rapport du christianisme aux cultures. (E. Maurot, 2020, https://www.la-croix.com/Definitions/Lexique/Quest-lincult.
Elle est orientée vers une réponse ajustée aux attentes spirituelles propres à chaque personne. Autrement dit, pour une meilleure pastorale de communion, outre le dialogue, l’Église entend faire la promotion de l’homme dans son entièreté. Selon le pape François (2022, p. 2), « la mission catholique ne fait pas de prosélytisme, mais proclame l’Évangile selon la culture de chaque peuple » en vue du développement intégral de l’homme. Le développement intégral de l’homme traversera une prise en compte de la culture et des aspirations pour un mieux-être. En effet, l’être humain, qu’il soit homme ou femme, Sérère, Baoulé, Français, Italien, Américain, a son importance dans le plan divin. « Tout homme est une histoire sacrée ; l’Homme est à l’image de Dieu » (Lettre pastorale des évêques du Sénégal, 1992, p. 5). Le développement intégral de l’homme doit valoriser cette idée afin que de la personne triomphe dans sa mission.
Dans cette perspective, l’affirmation de l’identité cultuelle sera une voie de libération et de développement intégral de l’homme. Cette ouverture est nécessaire, car « aucun peuple, si puissant et fort soit-il, ne peut vivre et s’épanouir en s’enfermant dans sa culture » (P. Anzian, 2014, p. 91). Les prêtres, les consacrés et les laïcs sont appelés à témoigner, par leur vie la radicalité de l’Évangile et missionnaire de la communauté dans la vérité en fonction de leurs cultures.
Un autre élément mérite d’être considéré : le silence parfois pesant et l’insuffisance des réponses apportées aux besoins spirituels essentiels. Dans l’encyclique Redemptoris missio, le pape Jean Paul II avait fait mention de l’urgence de la mission à laquelle nous sommes conviés « à l’égard de ce nombre immense d’hommes que le Père aime et pour qui il a envoyé son Fils » ( Jean Paul II, 1990, n° 1). Jésus, parole vivante de Dieu, sagesse éternelle, s’est donné aux hommes et à tout homme, même à ceux qui ne voulaient pas l’entendre. Il revient aux prêtres d’incarner et de transmettre cette sagesse dans l’exercice de leur ministère. L’argument avancé est solidifié par N. Buttet (2021, p. 45), qui affirme que « le prêtre est appelé à offrir cette présence vivante, cette sagesse incarnée, à ceux qui ne demandent pas encore à recevoir ».
Le prêtre n’est pas lié à une fonction sociale (roi, chef de clan). Il est d’abord chrétien comme les autres, uni comme les autres par le baptême. Il est également membre du peuple de Dieu. Il ne commande pas de haut, mais avance avec le peuple. Dès lors, vivre la synodalité signifie reconnaître la contribution de chaque membre de la communauté ecclésiale.
Par ailleurs, le titre de « pasteur » revêt une dimension royale : il exprime la mission de conduire la communauté et de veiller à son bien dans une logique de service et de responsabilité. Le prêtre a pour mission de rendre présent le Christ qui donne cette vie, il est le trait-d’union entre Dieu et les hommes, reconnu par les communautés chrétiennes. Afin de favoriser l’accès des fidèles à leur maître, le Christ, il convient que les prêtres et les catéchistes s’engagent dans une dynamique de proximité missionnaire. La démarche engagée repose notamment sur l’intensification des visites pastorales dans les localités éloignées. Une telle présence régulière contribuerait à réveiller et à fortifier la foi des communautés restées longtemps en attente. Les tournées, semblables au soin qu’apporte le cultivateur à son champ dans l’attente de la récolte, réaniment les communautés visitées. Elles ravivent également les secteurs où il n’y a pas de catéchiste. Sans cette charité pastorale, la diffusion du message évangélique pourrait être problématique.
Il est opportun d’inviter les communautés ecclésiales à s’ouvrir au Christ en recourant à leurs propres moyens de communication, afin de rendre le message accessible et intelligible à tous.
L’Évangile n’enlève rien à la liberté de l’homme, au respect dû aux cultures, à ce qui est bon en toute religion. Cela confirme le projet du Christ dans la nouvelle approche du salut : « Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir » (Mt 5,17). En accueillant le Christ, nous nous ouvrons à la parole définitive de Dieu, à celui en qui Dieu s’est pleinement fait connaître et en qui il nous a montré la voie pour aller à lui. L’heure est à la mobilisation des acteurs ecclésiaux en faveur d’une dynamique évangélisatrice.
Conclusion
La présente étude portant sur « La communication responsable et synodalité : repères pour l’éclosion d’une communauté ecclésiale missionnaire » visait à traiter la question suivante : « Comment la synodalité et une communication responsable peuvent-elles aider l’Église à faire grandir les communautés ecclésiales plus fraternelles ? » Nous avons pris l’hypothèse générale suivante : la synodalité et la communication responsable permettent de construire des communautés ecclésiales missionnaires.
La vérification de l’hypothèse générale a conduit à organiser l’analyse en trois axes : d’abord, les enjeux ecclésiologiques de la synodalité ; ensuite l’exigence d’une communication responsable dans les communautés ecclésiales ; enfin, La culture de la communication pastorale. La démarche a garanti une réflexion approfondie et méthodique du sujet traité, ce qui a permis de mettre en évidence les interconnexions entre les différents aspects de la communication intègre.
En présence d’un espace loin des influences et des interdictions, la grâce peut se répandre et conduire la vie de la communauté ecclésiale. La collégialité indique de cheminer ensemble. Toutefois, ceci admet une situation de foi entretenue par un propos authentique accepté. Sur le contexte de la pastorale de proximité où l’aspect collectif est extrêmement fort, le challenge est simultanément un trésor en visant à mettre en place une pratique d’église où chacun est utile. De cette façon, la communauté chrétienne pourra devenir un véritable symbole d’unité. Elle constituera un lieu de charité, d’amour et de confiance envers le prochain. Pour réaliser cet objectif, il est nécessaire, de proposer une communication responsable à la lumière de l’Évangile. Une telle condition est essentielle à une évangélisation plus efficace des communautés ecclésiales. Chaque fidèle pourra être témoin vivant de l’amour du Christ dans le monde.
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